Computer Worlds : Vera Molnar, pionnière d’un art à l’ère de l’ordinateur
À Shanghai, le Centre Pompidou × West Bund Museum Project explore plus de soixante-dix ans de dialogue entre art et informatique. Au cœur de cette histoire, l’œuvre de Vera Molnar révèle comment la rigueur mathématique peut devenir un formidable terrain d’expérimentation artistique.
Inauguré en 2019, le Centre Pompidou × West Bund Museum Project à Shanghai représente un projet majeur et exemplaire de coopération et d’échanges culturels entre la Chine et la France, rendu possible par l’expertise et la richesse du Centre Pompidou. Cela se traduit par une politique de programmation conjointe, qui favorise les échos entre les deux scènes artistiques, et résolument transitive – comme en témoigne la récente exposition « 目 Chine, une nouvelle génération d’artistes » présentée au Centre Pompidou.
Et si l’ordinateur était bien plus qu’un outil technique ?
Depuis les années 1950, artistes, designers et architectes s’en emparent pour repousser les frontières de la création, explorer de nouvelles formes et questionner notre rapport aux technologies. Avec Computer Worlds, le Centre Pompidou propose une traversée de cette histoire, des premières expérimentations de l’art informatique aux pratiques contemporaines liées à l’intelligence artificielle, aux réseaux et à la simulation.
Conçue à partir des collections du Musée national d’art moderne, l’exposition rassemble près de 180 œuvres, installations, objets de design, maquettes d’architecture et documents d’archives. Un parcours transversal qui met en lumière la richesse des échanges entre disciplines, tout en donnant une place essentielle aux artistes qui ont contribué à inventer de nouveaux langages visuels.
Parmi eux, Vera Molnar occupe une place singulière : celle d’une artiste qui a fait de la logique informatique un espace de liberté, d’intuition et de poésie.
Vera Molnar : quand l’algorithme devient un geste artistique
Bien avant que l’informatique ne s’impose dans les pratiques artistiques, Vera Molnar explore les possibilités d’une création fondée sur des règles, des séries et des variations. Née en Hongrie en 1924 et installée en France dès 1947, l’artiste développe une œuvre qui interroge les relations entre géométrie, hasard et perception.
Dès les années 1960, elle imagine un protocole de création qu’elle nomme la « machine imaginaire ». Le principe consiste à concevoir mentalement des instructions qu’un ordinateur pourrait exécuter, puis à les appliquer à ses dessins. Cette méthode lui permet de systématiser les variations, de modifier un paramètre après l’autre et d’observer comment une forme familière peut se transformer.
À partir de 1968, elle travaille avec un ordinateur, faisant partie des artistes pionniers qui utilisent la programmation comme un véritable moyen d’expression plastique.
Chez Vera Molnar, la machine ne remplace pas l’artiste. Elle devient un partenaire d’expérimentation, capable de produire des configurations inattendues à partir de règles établies. L’intérêt ne réside pas seulement dans le résultat final, mais aussi dans le processus : répéter, décaler, perturber, recommencer.
L’ordre, le hasard et la beauté de l’imperfection
L’univers de Vera Molnar se construit souvent à partir de formes géométriques simples : carrés, lignes, grilles et structures répétitives. À première vue, ces compositions semblent obéir à une logique stricte. Pourtant, un déplacement minime, une irrégularité ou une variation introduisent progressivement une tension visuelle.
Une grille se déforme. Une série de carrés s’écarte de son alignement. Une composition apparemment stable se met à vibrer.
C’est dans cet équilibre entre ordre et désordre que réside une grande partie de la force de son travail. En définissant des contraintes précises, l’artiste crée les conditions d’apparition de l’imprévu. L’ordinateur lui permet d’explorer méthodiquement un grand nombre de possibilités, mais le choix des règles, des paramètres et des résultats reste profondément artistique.
Cette démarche soulève une question toujours actuelle : où commence la création lorsque l’œuvre naît d’un ensemble d’instructions ?
Avec Vera Molnar, la réponse ne se limite ni au geste humain ni au calcul de la machine. Elle se situe dans leur dialogue, dans la manière dont une intention artistique rencontre les possibilités – et les limites – d’un système.
Les archives : entrer dans l’atelier de l’artiste
L’un des intérêts majeurs de Computer Worlds tient également à la présence de documents d’archives. Ceux-ci permettent d’approcher la création numérique non seulement à travers ses résultats, mais aussi à travers les recherches, les essais et les décisions qui la rendent possible.
Pour comprendre l’œuvre de Vera Molnar, cette dimension est essentielle. Ses dessins préparatoires, ses séries et ses protocoles témoignent d’une pensée qui avance par étapes, expérimente des hypothèses et transforme les contraintes en ressources créatives.
Ces traces révèlent une pratique où le dessin n’est jamais simplement l’exécution d’une idée déjà définie. Il devient un outil d’analyse, un espace de recherche et parfois le lieu même où surgit l’inattendu.
À l’heure où les outils numériques peuvent produire des images en quelques secondes, ce retour sur les processus de création invite à regarder autrement la place de l’artiste. Derrière chaque forme, il y a une intention, un système de décisions et une manière singulière d’habiter la technologie.
De Vera Molnar à l’intelligence artificielle : une histoire toujours en mouvement
En mettant en regard les œuvres pionnières de Vera Molnar, Manfred Mohr, Herbert Franke ou Fred Forest et les recherches contemporaines de Cory Arcangel, Agnieszka Kurant, Neri Oxman, Mika Tajima ou Lu Yang, Computer Worlds dessine une histoire qui ne cesse de se réinventer.
Les technologies changent, les outils se perfectionnent et les possibilités de création se multiplient. Pourtant, certaines interrogations demeurent : quelle place accorder au hasard ? Comment définir l’auteur d’une œuvre produite à l’aide d’un système informatique ? De quelle manière les technologies influencent-elles notre perception du monde ?
Les enjeux contemporains de l’intelligence artificielle, de la simulation, du vivant et des réseaux prolongent ainsi des recherches engagées plusieurs décennies auparavant. Les expérimentations de Vera Molnar apparaissent, dans cette perspective, moins comme les vestiges d’une époque pionnière que comme des explorations toujours pertinentes.
Son travail rappelle que l’art numérique ne se résume ni à une prouesse technique ni à une fascination pour la nouveauté. Il ouvre un espace critique où les outils deviennent des moyens de penser, de douter et d’imaginer autrement.
Une exposition pour comprendre les mondes numériques
Avec près de 180 œuvres issues de ses collections pluridisciplinaires, le Centre Pompidou propose un parcours où se rencontrent arts visuels, design, architecture et nouveaux médias. Des premières recherches inspirées par la cybernétique aux expérimentations contemporaines, l’exposition met en évidence la continuité des échanges entre création artistique et innovation technologique.
Le parcours invite à découvrir les multiples façons dont les artistes se sont approprié l’ordinateur : comme instrument de dessin, système de génération de formes, outil de simulation ou moyen d’interroger les transformations sociales et culturelles.
À travers l’œuvre de Vera Molnar, cette histoire prend une dimension particulièrement sensible. La précision du calcul y côtoie la fragilité des formes, la répétition laisse place à l’accident et la logique devient source d’émotion.
Car l’une des leçons de Vera Molnar est peut-être celle-ci : la technologie ne produit pas nécessairement moins d’incertitude. Entre les mains de l’artiste, elle peut au contraire devenir une manière de lui donner forme.
Informations pratiques
Computer Worlds, exposition temporaire
Lieu : Centre Pompidou × West Bund Museum Project
No. 2600 Longteng Avenue, district de Xuhui, Shanghai, Chine
Horaires : tous les jours sauf le lundi, de 11 h à 18 h.
Commissariat :
- Philippe Bettinelli, conservateur en chef, collection nouveaux médias, Musée national d’art moderne – Centre Pompidou.
- Camille Lenglois, attachée de conservation, service création industrielle.
- Olivier Zeitoun, attaché de conservation, service design et prospective industrielle.
- Victor Guégan, commissaire associé, responsable de la collection des livres d’artistes de la Bibliothèque Kandinsky.
Une exposition conçue à partir des collections du Centre Pompidou – Musée national d’art moderne.