1936-2026 : Résonances / Le monde en question - Brankica Žilović, tisser les fractures du monde
À l'Espace Niemeyer, à Paris, huit décennies de création artistique entrent en résonance pour interroger les bouleversements politiques, sociaux et humains de notre époque. Parmi les artistes contemporains réunis dans cette exposition, Brankica Žilović développe une pratique singulière, où le textile devient un langage pour raconter les territoires, les identités et les mémoires.
Que peut l'art face aux fractures du monde ? Comment les artistes témoignent-ils des crises de leur temps, des menaces qui pèsent sur les libertés et des espoirs qui émergent au cœur des bouleversements historiques ? À travers l'exposition 1936-2026 : Résonances / Le monde en question, l'Espace Niemeyer propose de confronter deux périodes séparées par quatre-vingt-dix ans, mais traversées par des interrogations qui se font étrangement écho.
Programmée avec le concours de Libres comme l'art, l'exposition met en dialogue les créations des années 1930 et celles du début du XXIe siècle. Peintures, gravures, photographies, sculptures, affiches et œuvres contemporaines composent un parcours qui interroge la place de l'artiste face à la montée des périls, aux transformations de la société et aux combats pour un monde plus juste.
Au sein de cette constellation artistique, l'œuvre de Brankica Žilović ouvre une réflexion sensible sur la mémoire, les frontières et les identités. Par son travail du fil, du textile et de la matière, l'artiste fait émerger des récits où les histoires individuelles rencontrent les soubresauts de l'Histoire.
1936-2026 : deux époques, des combats en résonance
Entre 1934 et 1938, les artistes sont nombreux à prendre part aux combats de leur époque. Face à la montée du fascisme, aux tensions internationales et à la guerre d'Espagne, ils inventent des formes nouvelles pour témoigner, dénoncer et défendre les libertés. L'art devient alors un espace d'engagement, un moyen de rendre visibles les violences du monde et d'affirmer la nécessité de la paix.
Les œuvres de Fernand Léger, Pablo Picasso, Joan Miró, George Grosz, John Heartfield ou Willy Ronis témoignent de cette effervescence artistique et politique. À travers des langages plastiques très différents, ces artistes interrogent les rapports de pouvoir, la condition humaine et les bouleversements de leur temps.
En 2026, d'autres urgences traversent la société. Les conflits armés, la progression des extrêmes droites, les inégalités et les crises écologiques rappellent la fragilité des équilibres collectifs. Dans le même temps, les luttes féministes, antiracistes et environnementales font émerger de nouvelles manières de penser le monde et d'imaginer l'avenir.
C'est dans cet espace de tension entre inquiétude et possibilité que s'inscrivent les artistes contemporains présentés dans l'exposition, parmi lesquels Brankica Žilović, Fabrice Hyber, Jean Faucheur, Mohamed Lekleti et Diane Victor.
Plutôt que de juxtaposer deux périodes, le parcours imaginé par les commissaires Josette-Yolande Rasle et Renaud Faroux, avec le scénographe Éric Morin, fait dialoguer les œuvres au-delà de leur chronologie. Les formes, les matières et les engagements se répondent, révélant la persistance de certaines questions et la transformation de leurs expressions artistiques.
Brankica Žilović : le textile comme territoire de mémoire
Chez Brankica Žilović, le textile dépasse largement sa dimension décorative ou artisanale. Le fil, le tissu, la broderie et l'assemblage deviennent des moyens d'expression à part entière, capables de porter des histoires, de faire surgir des souvenirs et de donner une forme sensible à des réalités parfois difficiles à représenter.
L'artiste développe une pratique à la croisée de la tapisserie, de la sculpture et de l'installation. Elle compose des surfaces et des volumes où les matières se superposent, se nouent et se transforment. Le geste textile, traditionnellement associé à des pratiques domestiques et à des savoir-faire transmis, acquiert ainsi une dimension plastique et symbolique.
Dans cette démarche, le fil peut évoquer un lien, une trace ou une cicatrice. Il relie des fragments, rassemble des éléments dispersés et matérialise les tensions qui traversent les récits individuels et collectifs. La matière devient une mémoire en construction, jamais totalement figée, toujours susceptible d'être reprise, transformée ou réinterprétée.
Cette pratique prend une résonance particulière dans une exposition consacrée aux relations entre art et histoire. Face aux œuvres des années 1930, marquées par les violences politiques et les combats pour la liberté, le travail de Brankica Žilović invite à considérer autrement la transmission des événements, la fragilité des identités et la manière dont les histoires traversent les générations.
Cartographier les identités, raconter les frontières
Le travail de Brankica Žilović entretient également un rapport étroit avec les notions de territoire, d'appartenance et de déplacement. Son univers plastique convoque des imaginaires géographiques et culturels, dans lesquels les frontières apparaissent moins comme des lignes fixes que comme des constructions traversées par les histoires humaines.
Le textile offre un terrain particulièrement fécond pour explorer ces questions. À l'image d'une carte, une surface brodée peut dessiner des parcours, faire apparaître des limites ou relier des espaces éloignés. Mais, contrairement à une représentation cartographique conventionnelle, elle conserve la trace du geste, de la matière et du temps nécessaire à sa réalisation.
L'assemblage de fragments peut alors être lu comme une métaphore de la pluralité des identités. Chaque élément garde sa singularité tout en participant à une composition plus vaste. Les différences ne disparaissent pas : elles coexistent, se rencontrent et parfois se confrontent.
Dans un monde marqué par les déplacements de population, les tensions identitaires et les replis nationalistes, cette attention portée aux liens et aux appartenances ouvre une lecture politique de l'œuvre. Elle rappelle que les territoires ne sont pas seulement des espaces géographiques : ils sont aussi constitués de mémoires, de récits et d'expériences vécues.
Le fil contre l'oubli : une autre manière d'écrire l'Histoire
La pratique textile engage une temporalité particulière. Répéter un point, assembler des fragments, broder une surface : chaque geste demande du temps et laisse une trace. Cette dimension matérielle distingue le travail de Brankica Žilović des images instantanées qui circulent dans notre environnement numérique.
Le fil inscrit la mémoire dans la matière. Il suggère que toute histoire est faite de strates, de transmissions et de ruptures, mais aussi de tentatives pour réparer ce qui a été déchiré. La réparation n'efface pas nécessairement la blessure ; elle peut au contraire la rendre visible et lui donner une nouvelle signification.
Cette lecture entre en résonance avec les œuvres historiques réunies à l'Espace Niemeyer. Les artistes des années 1930 ont cherché, par la peinture, la gravure, la photographie ou l'affiche, à témoigner des violences de leur temps et à défendre des valeurs menacées. Les artistes contemporains poursuivent cette interrogation avec d'autres matériaux, d'autres références et d'autres préoccupations.
Brankica Žilović apporte à ce dialogue une approche où la mémoire se construit par le geste et où la matière devient porteuse de récits. Son travail rappelle que l'Histoire ne se transmet pas uniquement par les grands événements ou les discours officiels. Elle se dépose aussi dans les objets, les pratiques, les corps et les histoires intimes.
L'art contemporain face aux bouleversements du monde
En réunissant des artistes de différentes générations, 1936-2026 : Résonances / Le monde en question invite à envisager l'art comme un espace de confrontation et de réflexion. Les œuvres ne proposent pas nécessairement de réponses définitives aux crises contemporaines. Elles rendent visibles des tensions, ouvrent des perspectives et permettent de déplacer notre regard.
La présence de Brankica Žilović dans ce parcours souligne la diversité des formes que peut prendre l'engagement artistique. Ici, la prise de position ne passe pas nécessairement par l'image frontale ou le slogan. Elle peut se déployer dans la matière, dans la lenteur du geste, dans la façon de relier des fragments et de donner une visibilité à des histoires multiples.
En faisant dialoguer les créations des années 1930 avec celles d'aujourd'hui, l'exposition rappelle que chaque époque invente ses propres réponses esthétiques aux incertitudes du monde. Mais elle révèle également la persistance d'une même nécessité : celle de créer des formes capables de témoigner, de transmettre et de faire imaginer d'autres possibles.
Entre mémoire et création, le travail de Brankica Žilović nous invite ainsi à regarder le monde comme une trame en mouvement, faite de liens fragiles, de fractures et de rencontres. Une manière de rappeler que l'art, même lorsqu'il ne répare pas le monde, peut contribuer à en retisser les récits.
Informations pratiques
1936-2026 : Résonances / Le monde en question
- Dates : du 22 octobre 2026 au 9 janvier 2027
- Horaires : du mardi au samedi, de 12 h à 19 h, sauf jours fériés
- Lieu : Espace Niemeyer, siège national du Parti communiste français
- Adresse : 2, place du Colonel-Fabien, 75019 Paris
- Téléphone : 01 40 40 12 10
- Courriel : accueil@espaceniemeyer.fr
Programmation : Espace Niemeyer, avec le concours de Libres comme l'art.
Commissariat : Josette-Yolande Rasle et Renaud Faroux.
Scénographie : Éric Morin.
Artistes contemporains annoncés : André Masson, Anton Prinner, Auguste Herbin, Boris Taslitzky, Brankica Žilović, Céline Cléron, Chana Orloff, Diane Victor, Edmond Küss, Edouard Goerg, Eric Morin, Fabrice Hyber, Felix Del Marle, Fernand Léger, Gabriela Morawetz, Georg Grosz, Georges Lecoq Vallon, Jean Amblard, Jean-Emile Laboureur, Jean Faucheur, Joan Miró, Joseph Hecht, Josette-Yolande Rasle, Marcel Gromaire, Marcel Lempereur-Haut, Mohamed Lekleti, Nicolas Eekman, Nina Negri, Otto Freundlich, Pablo Picasso, Pancho Quilici, Pierre Tal Coat, Renaud Faroux, René Iché, Robert Humblot, Roderick Mead, Roger Vieillard, Stanley William Hayter, Vicente Gil-Franco, Willy Ronis
Une exposition qui met en résonance les engagements artistiques d'hier et d'aujourd'hui pour interroger notre présent et les futurs possibles.